L’appel de Sharon aux juifs de France

vendredi 18 février 2005.
 
Quel confort ce doit être pour la France de pouvoir s’élever contre Israël sans avoir en arrière-pensée la crainte d’être jugée pro arabe !
Quel bonheur de crier à l’outrage, au scandale enfin pour soi et pas pour les palestiniens ! Quelle joie immense de pouvoir reprocher à Israël et son gouvernement un tort objectif, selon les canons de la diplomatie occidentale !
Le prétexte ici n’est point un ouvrage de maçonnerie ou une mesure de coercition, c’est une gifle au visage de la France à travers une déclaration d’Ariel Sharon incitant les juifs de France à émigrer rapidement en Israël devant la montée des actes antijuifs. Alors, Enfin une victoire diplomatique facile sur Israël à mettre au compteur du Quai d’Orsay ?
Pas si sûr car la France n’a pas le vent en poupe, d’un point de vue diplomatique ces derniers temps. Son influence au Moyen-Orient s’étiole ; Arafat, le cheval sur lequel la France avait misé, s’avère être un tocard ; la transition en Irak apparaît finalement sous de meilleurs auspices que ce qu’on attendait -avec gourmandise- au Quai d’Orsay. Dans le même temps, la Libye refuse à la France ce qu’elle a donné aux USA et à la Grande-Bretagne (Affaire du montant du dédommagement aux familles des victimes des attentats et renoncement aux programmes d’armes non conventionnelles). Cela nous amène à nous demander : A quelles représailles peut s’attendre le premier ministre en exercice d’un état en froid avec la France s’il ingère dans les affaires intérieures de cette dernière ? Qu’a la France comme moyen de pression concret, outre la posture indignée de bon aloi -finalement assez peu convaincante- lorsque des intérêts nationaux sont en jeu ?
Et bien j’ai beau chercher : à part l’annulation de la visite officielle prévue depuis la venue de Moshé Katsav (président d’Israël) d’Ariel Sharon, pas grand-chose finalement. Il n’y aura pas d’embargo économique unilatéral et la France peut difficilement être plus pro arabe qu’elle ne l’est déjà.
Sharon a lancé sa déclaration en connaissance de cause, partielle tout du moins. Avec un plan de retrait de Gaza, une déliquescence incontestable (et depuis longtemps annoncée par Israël) de l’Autorité Palestinienne et d’Arafat, avec une puissance militaire américaine sans égal et son soutien à Israël, je dirais même que Sharon a tout à gagner à provoquer la France. Que la France prenne des mesures contre Israël et elle sera encore plus isolée des USA, moteur de tout ce qui bouge dans le monde en ce moment (dans la bonne comme dans la mauvaise direction d’ailleurs).
Cela dit, diplomatiquement parlant, la réaction de la France est naturelle, logique voire souhaitable.
D’abord, aucune ingérence ne peut être tolérée par un pays souverain et stable comme la France. Certains états en guerre civile n’accepte déjà pas le parrainage de négociations ou le déploiement de forces d’interposition... Mais plus important, le gouvernement trouve là une bonne occasion de reparler des communautés juives et arabo-musulmanes comme des « enfants de la République ». Pour réutiliser le verbe en vogue : Israël stigmatise certains enfants de la République et dit à certains autres que « maman République adoptive » ne l’aime plus. Du pain béni pour Jacques Chirac qui cherche toujours une occasion de ménager la chèvre après avoir préservé le chou.
Chaque geste en faveur d’une communauté est perçu comme autant de moins pour la première, cette affaire, conjuguée avec la réaction tout aussi vertueuse des représentants de la communauté juive, est l’occasion de mettre tout le monde dans le même camp, celui de la France indivisible. Peut-être qu’un peu de bon sentiment peut donner l’illusion d’une France unie, sans communautarisme, je suis pessimiste mais ne pas essayer est encore plus maladroit, la France devait réagir.
Si l’on se déplace du domaine de étatique au domaine idéologique, la déclaration apparaît encore plus cohérente : Le but avoué d’Israël est depuis toujours de réunir un maximum de juifs dans ses frontières. L’immigration russe se tarie, l’Agence Juive cherche en permanence de futurs immigrants. Où les trouver ? Les critères sont évidemment la judéité mais mieux que ça, la judéité menacée. Dans ce domaine, la France est un réservoir prometteur :
600000 juifs environ en France, beaucoup agacés par la politique française concernant le conflit israélo-palestinien et surtout, angoissés d’une montée sans précédent des actes antijuifs, l’inconfort quotidien, les vexations à l’école, dans les transports en commun. Encore plus fort : les responsables de ces actes sont dans leur immense majorité des français d’origine maghrébine ou tout simplement musulmans. Toujours plus fort : cette communauté est en prise à des problèmes récurrents d’intégration (fondamentalisme, ghettoïsation, pauvreté, chômage, évènements à l’étranger), elle a « la haine ». La cerise sur le gâteau, c’est que rien de tout ça ne va s’arranger, la démographie parle d’elle-même. Devant une telle conjonction d’évènements favorables à une émigration massive, Israël attend beaucoup de la communauté juive française. Mettre en porte-à-faux celle-ci avec son état de tutelle par une déclaration sulfureuse est un quitte ou double malpoli mais audacieux. Il est probablement encore un peu tôt pour que les chiffres officiels nous montre un réel mouvement de masse et aussi probablement un peu tôt pour qu’une telle déclaration soit suivie d’effets mais tout peut se précipiter si les ratonnades tournent au meurtre, si le racket devient pillage.
Certaines déclarations ne revêtent un caractère historique qu’après coup, lorsque le temps a fait son travail, en l’occurence, Sharon a peut-être donné le départ d’une mutation démographique en France qui est prévisible, prévu mais qu’il est politiquement incorrect de mentionner.

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