Moore, icône ou iconoclaste

vendredi 11 février 2005.
 
Vie et mort d’une icône

Vous avez sûrement déjà entendu de vieux croûtons vous dire que l’intellectuel français est une espèce en voie d’extinction. Fini les Hugo, les Sartre et les Aron, qu’ils vous disent, ces véritables intellectuels qui ne se seraient jamais commis à la télévision comme BHL et qui ne proféraient pas de vilaines idées réac’ de droite comme Alain Minc... Bon OK, parfois ils se plantaient, soutenaient le stalinisme, "formaient à la vie" de jeunes garçons, mais hé ! ça signifiait qu’ils avaient des idées bien à eux et qu’ils n’essayaient pas de plaire aux foules ou de correspondre à une pensée unique ambiante.
Je vous entends déjà me dire "Et Michael Moore alors, le trublion grassouillet issu de l’Amérique profonde ?" : oui...mais diriez vous vraiment que Michael Moore est un intellectuel ? Ou un iconoclaste ? Certes, il a des idées "de gauche" et il ne se commet qu’au cinéma (tout le monde sait que le cinéma, c’est mieux que la télé même si on ne sait pas bien pourquoi) mais franchement, on ne peut pas dire que ses mots d’ordre soient complexes et en avance sur leur temps. Rappelez vous, vous êtes sortis de « Bowling for Columbine » sciés en deux, décidés à lutter contre l’influence mortifère des medias dans votre vie et abasourdis par la violence de la société américaine ; mais honnêtement avez-vous appris quelque chose que vous ne saviez pas déjà ? Quelque chose sur l’humain, le sens à donner aux nouvelles relations internationales, sur l’Amérique elle-même ? Et quelques semaines plus tard, vous souveniez vous encore de quelques passages de ce pseudo documentaire, à part le petit dessin animé fait par les créateurs de South Park ?
Je suis sure que non ; parce qu’il est bien évident que Michael Moore, sans être journaliste ou cinéaste, fait des films d’actualité, qui ne dépassent jamais la pensée gauchiste ambiante et ne s’élèvent jamais à l’universel ; et jamais ses livres, séquelles de ses docu-films, ne poussent le lecteur à une véritable réflexion, de celles qui demandent au lecteur de relire plusieurs fois le dernier paragraphe qu’ils ont lu et qui font que l’ouvrage ne sera peut etre jamais un best seller comme le dernier Tom Clancy mais qu’il trônera surement un jour dans la bibliothèque de vos arrières petits enfants.

Aujourd’hui, Moore nous ressort un film « d’actualité », Fahrenheit 9/11, critique discutable de la politique de Bush en Irak. Et c’est déjà bien que ce soit discutable : discuter c’est le début de la réflexion. D’ailleurs, je vous conseille d’aller le voir parce que tout film normalement constitué est déjà rentable avant même sa sortie en salle. Vous ne risquez pas de lui « donner votre argent ». Mais en tant qu’icône sectorielle (de la nouvelle gauche chez lui et de l’antiaméricanisme hors de ses frontières), je doute -parce que je ne l’ai toujours pas vu- que Michael Moore nous offre là un chef d’œuvre d’universalisme, une réflexion qui aille au-delà des batailles partisanes internes aux Etats Unis. La preuve que Moore est une icône et non un iconoclaste ? Comme toutes les autres icônes que nos sociétés élèvent en grâce dès qu’elles entrent en phase avec un pseudo bon sens populaire, il va finir par etre critiqué à son tour à mesure que l’ennui gagnera les foules, puis descendu en flèche avant de disparaître dès que le petit peuple en sera définitivement lassé.

Tant que nos sociétés continueront de générer des icônes, jamais de libre-penseurs ne pourront émerger de la bouillasse intellectualiste actuelle, parce que jusqu’à preuve du contraire, une icône de la rebellion n’a aucun intérêt à mettre à bas son fond de commerce, son motif de rebellion. Et les vieux croutons que 22 ans comme moi pourront continuer encore longtemps de se plaindre...


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